Patricia Kopatchinskaja vient de nulle part - La violoniste moldave pulvérise les canons dinterprétation dans son premier disque, paru chez Naïve.
Interview par Matthieu Chenal dans 24 heures (Lausanne) du 5.1.2009: Patricia Kopatchinskaja tranche dans lunivers feutré du classique. La bouillonnante violoniste moldave vit à Berne, joue souvent pieds nus, se frotte parfois au jazz à Montreux et vit linterprétation comme une recréation. Rencontre dans sa ville délection, à propos de son récent disque, enregistré avec le pianiste turc Fazil Say.
Vous venez
de recevoir le Prix artistique de la ville de Berne, où vous
résidez. Quel a été votre parcours depuis votre
Moldavie natale?
Nous avons
quitté la Moldavie avec mes parents dès louverture
des frontières en 1990. Je suis arrivée à
Vienne, où jai passé une dizaine
dannées. Je suis ensuite venue à Berne, car
javais obtenu une bourse pour y étudier. Jai
toujours rêvé de baser ma vie dans une grande capitale,
mais je suis tombée amoureuse à Berne, et jy suis
restée. Et comme je voyage sans cesse, Berne est le lieu
idéal pour décompresser, recharger mes batteries.
La Moldavie
est un pays européen dont on ne sait presque rien. Que
pouvez-vous nous en dire?
Cest
intéressant de venir de nulle part, non? (Eclat de rire.) Le
violoniste Ivry Gitlis, en mécoutant jouer,
narrivait pas à savoir doù je venais! Plus
prosaïquement, la Moldavie a connu tour à tour la
domination des Roumains et des Russes, et les deux
nétaient pas mieux lun que lautre.
Aujourdhui, cest un pays parmi les plus pauvres
dEurope: 80% des actifs travaillent à
létranger. Jy retourne avec Terre des hommes, pour
donner des concerts, organiser des concours pour jeunes violonistes.
Dans ma famille, chaque génération a une fois tout
perdu et sest retrouvée avec une valise pour seul bien.
Jen tire cette leçon: «Live now!» «Vivez maintenant!»
Vous venez
dune famille musicienne, et vous jouez de temps en temps avec
vos parents.
Oui, mon
père joue le folklore au cymbalum. Dans lUnion
soviétique, il était même artiste dEtat. Je
joue un peu de folklore avec mes parents, et aussi Tzigane , de
Ravel. Jai réalisé tard la richesse de leur
héritage, mais le problème avec le vrai folklore,
cest que cest toujours identique. Mon père joue
toujours de la même façon: cest, dit-il, pour
transmettre de génération en génération.
Heureusement que je joue du classique, je peux y exercer mon
côté subversif !
Justement,
votre interprétation de la Sonate à Kreutzer, de
Beethoven, a fait bondir certains critiques. Votre jeu est sauvage,
excessif, antimusical même, a-t-on pu lire. Comment le justifiez-vous?
Un critique qui a
assisté à la création de cette sonate en 1805
parle de «terrorisme esthétique et musical» dans
l Allgemeine Zeitung . (Elle sort le fac-similé de son
sac et montre lextrait) Aujourdhui, cette sonate a
lair des plus classiques, alors quelle devrait nous
choquer! Comment retrouver cette impression quont eue les
contemporains de Beethoven? Si les gens sont dérangés
par mon jeu, cest bon signe: ils ont perçu le message,
mais ne lont pas compris. Jai envie de jouer la musique
dhier comme une musique vivante; je ne veux pas être un
objet de musée!
Longtemps,
vous avez refusé denregistrer. Pourquoi ce revirement?
En musique, on ne
peut jamais se répéter. Chaque interprétation,
est unique, et cette réalité a quelque chose de
religieux. Le disque détruit cela. Avant 30 ans, je ne voulais
pas enregistrer, mais, maintenant, je me dis: que puis-je faire avec
mon talent? Je suis jeune maman et je veux consacrer du temps à
ma fille. Grâce au disque, je joue un seul concert partout en
même temps!