Diapason (Paris), Octobre 2008

     

    Têtes d'affiche 
    Pat nus pieds

    Hors de scène, c'est la femme la plus sage du monde, mais sous les projecteurs, la violoniste moldave est capable de tous les audaces. Au disque et au concert le phénomène déboule en France: Joyeues bagarres en perspective.

    Patricia  Kopatchinskaja. Dans sa Moldavie natale, rien que d'ordinaire. Mais de notre côté du Danube, l'octosyllabe intimide. Faisons simple: la jeune musicienne jette le superflu et conserve les premieres syllabes. Elle se nomme PatKop. Maman est violoniste, papa virtuose du cymbalum, tous deux gagnent leur vie dans la capitale Moldave en jouant de la musique folklorique aux fêtes publiques et privées. on frappe dans ses mains, on improvise, on se fiche du compositeur: il n'y en a pas. Plus tard à Vienne Pat rejoindra son père sur les tréteaux de fortune dans les églises et les restaurants pour touristes. Au commencement de cette histoire était la musique populaire. C'est donc à Vienne, où la famille arrive en 1989, que PatKop douze ans découvre ls grandes salles, les grands concertistes. La grande technique?

    Patricia Kopatchinskaja: Non. J'étais même étonnée du faible niveau qu'on exigeait à l'entrée de l'académie. La Moldavie sovjétique n'était pas un club de vacances, mais l'enseigenment y était plus rigoureux.

    Vous n'avez rien appris à Vienne?
    P.K.: Si, bien sûr. On apprend partout. Moi, j'apprends dans la rue, dans la forêt, en écoutant les oiseaux, en regardant votre chat, là...

    Mon chat vous apprend de jouer du violon?
    P.K.: Il pourrait me donner des cours de sérénité, de souplesse... on n'a jamais fini d'apprendre Mais je ne suis pas douée pour les écoles. Il faudrait und école libre, où l'on accepte le renouveau comme une valeur aussi importante que la tradition, où les professeurs ne fabriquent pas des clones de leurs propres professeurs... Certaines choses ne s'acquièrent que dans les écoles, mais j'aime mieux apprendre à l'air libre.

    Quitte à vous tromper...
    P.K.: Mais oui! On apprend tellement plus de ses propres erreurs que des succès d'autrui! On progresse mieux en reconnaissant ses fautes qu'en les évitant. L'interprète doit être honnètre. Si le public vient l'écouter, lui il faut qu'il se montre comme il est, pas grimé en Oistrakh, en Heifetz ou en Dieu sait quel modèle.

    Vous n'êtes pas seulement une interprète. Vous improvisez, vous composez aussi.
    P.K.: Moins aujourd'hui, faute de temps. Mais l'année dernière j'ai encore pu écrire un trio pour des amis et une pièce pour l'Orchestre de Chambre de l'Australie. J'ai toujours composé. Jouer Beethoven ou Ravel c'est souper dans les meilleurs restaurants du monde. Composer c'est faire la cuisine soi-même. Certainement moins bon - surtout pour les autres - mais pas moins utile. Pour la même raison je veux rester en contact avec les compositeurs. Durant mes études à Vienne de jeunes artistes ont écrit pour moi et j'avais soif de cette musique inconnue. Ensuite j'ai joué autant de créateurs vivants que possible, Kurtag, Crumb, Penderecki, Ivan Sokolov, Johanna Doderer,  la merveilleuse Galina Ustvolskaya, qui vient de disparaître. Fazil Say qui m'a dédié ce Concerto très animal, très exotique, très érotique et si bien écrit pour l'instrument. Pourquoi venir au concert au lieu d'écouter un disque chez soi, sinon pour découvrir? Découvrir ne va jamais sans risque. Mais sans risque il n'y a pas de vie non plus.

    Cela vaut aussi pour Beethoven, non?
    P.K.: Je l'éspère. Et pour Vivaldi et pour Schumann. Personne ne sait ce qui va arriver pendant le concert. Moi non plus. Je change tout le temps. Celle qui joue le Concerto funebre de Hartmann n'est pas celle qui joue une Fantaisie de Telemann. De Mozart à Chostakovitch, ou de Bartok à Sibelius je ne me ressemble pas. D'ailleurs qu'est-ce que le répertoire? Les musiciens, le public, tout le monde connait la partition, mais personne ne peut prévoir ou elle va nous emmener. Sans ce risque, cette part subjective qui évolue sans cesse, pourquoi viendrait-on m'écouter?

    Ce qui peut paraître curieux c'est qu'une musicienne aussi fiévreusement moderne enregistre le Concerto de Beethoven sur instrument d'époque.
    P.K.: N'exagérons rien. Se sera mon violon, un superbe Pressenda de 1834, monté en boyeau, accordé un peu plus bas et reglé en conséquence. Mais est-ce si curieux? Ne s'agit il encore une fois de risque, de fraîcheur, de surprise? Phillippe Herreweghe m'an entendue un jour donner un interview à la radio, à la suite de quoi il m'a proposé de jouer le Concerto de Beethoven avec son orchestre moderne a Anvers. Comme ça, sans me connaître. Ensuite nous avons repris l'oeuvre avec l'orchestre des Champs Elysées, donc sur des instruments du XIX. siècle. C'était tout neuf pour moi. A la fois singulier et évident. Le tempo, le phrasé, le chant soutenu sans appuyer ni vibrato à l'excès, tout me semble si naturel dans ces conditions! Certains croient que les interprètes "musicologiquement informés" comme Herreweghe posent des limites à la musique. J'ai senti le contraire. Une grande liberté dans le mouvement et l'expression. Pourvu que ce disque conserve cela! C'est si ... mort, un disque.

    Même celui qui paraît aujourd'hui?
    P.K.: À vous de le dire. avec Fazil Say, mon frère en musique bien que nous nous fréquentions depuis à peine deux ans, nous avons tout fait pour préserver la vie du concert. Le programme, déjà, est un programme de concert. Beethoven parce que la Sonate "A Kreutzer" contient le monde du violon presque dans son intégralité. Ravel parce que Fazil sent comme personne cet art subtil et spontané proche du jazz - nous sommes deux improvisateurs, cela a pu compter aussi. Les Danses Roumaines de Bartok parce que ce sont mes racines. La Sonate de Fazil parce qu'on y retrouve les siennes. Rien de fermé ou de définitiv. Noues avons voulu que ce disque soit plutôt un moment qu'un testament.

    Vous jouez pieds nus. N'y aurait il pas de la Carmen en vous? La liberté, la liberté...
    P.K.: Dans la vie, pas du tout. Je suis une petite femme normale, une mère de famille qui regarde la télévision, ne boit pas, ne se drogue pas. Mon vin, ma nicotine, mon haschich, c'est la scène. Un soir j'avais oublié mes chaussures de concert. Je suis entrée pieds nus. Depuis on ne les a pas retrouvées.  J'aime ce contact physique avec le pateau, comme la terre. Cela m'ancre. Pour la même raison je ne joue jamais en public sans partition. Ce texte ouvert devant moi ne me bride pas, il m'étonne, il m'ouvre des horizons. La liberté, oui. Pas n'importe laquelle, mais à tout prix.

    Propos recueillis par Ivan A. Alexandre 

     

     

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